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La Voix Sauvage

La disparition du photojournalisme mise en lumière dans le dernier livre de Hubert Henrotte

« Le photojournalisme peut-il sauver la presse ? », c’est sous ce titre éloquent que Hubert Henrotte, co-fondateur des mythiques agences de presse photo Gamma, Sygma et Sipa, propose une réflexion sur l’évolution du métier de photojournaliste, mais aussi sur l’avenir de la presse à l’heure des réseaux sociaux et du numérique. Véritable Who’s Who du photojournalisme, le livre édité par MJW Fédition présente un panorama de photoreporters témoignant de la transformation du milieu et de son déclin.

La disparition du photojournalisme mise en lumière dans le dernier livre de Hubert Henrotte

Photojournaliste, une espèce en voie d’extinction

Le passage au nouveau millénaire a redéfini la pratique de la photographie, du reportage et du journalisme dans son ensemble. Avec la généralisation des smartphones équipés d’un appareil photo de qualité, le sentiment que tout le monde peut devenir photoreporter et capturer l’instant T au moment voulu s’est développé. Pourtant, réaliser un photoreportage nécessite une méthodologie, il ne suffit pas d’appuyer sur le déclencheur au moment opportun pour prétendre à un cliché parlant. « Dans la pratique, je préférerais toujours une photographie qui est journalistiquement correcte, à une photographie spectaculaire qui peut être très bien faite, mais qui ne donne pas d’information. Il faut pouvoir expliquer à nos lecteurs : qui est sur la photo, pourquoi cette photo, et pourquoi cela fait sens de la montrer aujourd’hui ? », explique Nicolas Jimenez, directeur de la photographie du journal Le Monde[1]. Le rôle du photojournaliste est de raconter une histoire à travers son cliché, il est reporter, au même titre qu’un rédacteur journalistique, hormis que le rédacteur peut s’appuyer sur ce qu’on lui raconte, alors que le photoreporter doit savoir saisir l’instant dont il est témoin et qui à lui seul racontera son histoire.

La dégradation du photojournalisme et ses répercutions économiques, ont contraint une grande partie des photoreporters à se tourner vers d’autres moyen d’exercer comme la rédaction ou la vidéo pour compenser le manque financier, et c’est parfois les médias eux-mêmes qui ont défini ces nouvelles pratiques : « Une grande reporter de France Inter me disait qu’à la radio, on ne respecte plus l’intégrité professionnelle du photographe. On va demander aux journalistes de presse écrite ou radio de faire des photos avec leur iPhone et de les diffuser. Ça devient de plus en plus, ce qu’on appelle, de l’“édition globale” », relate le photoreporter Alain Mingam.

Le développement du numérique et l’apparition des réseaux sociaux, désormais indispensables à la promotion des œuvres photographiques, ont transformé le milieu du photoreportage, contribuant également à la disparition de l’exclusivité. Ces outils technologiques ont multiplié le nombre de photographies à disposition, engendrant une banalisation du vole et de l’appropriation. Ce qui pourrait paraître anodin : enregistrer une photo trouvée sur Google Image et la réutiliser sans concession, prive de fait les photographes de leur manne financière, indispensable à la prospérité de la profession.

De plus, les médias qui auparavant finançaient le voyage de leurs reporters se font de plus en plus rares. Le reportage est désormais régulièrement aux frais du photographe : « Je vends plus mes publications sur le web que sur le papier parce qu’il y a plus de demandes. Mais même si je publie pas mal, je ne pourrais pas vivre de ça. Lorsque je vends un reportage, l’argent ne paye que mes déplacements ou mes frais sur place. Donc la semaine d’après, je ne peux plus vivre », déclare la reporter photographe canadienne Adrienne Surprenant.

 

[1] Tous les passages cités proviennent de l’ouvrage.

Il y a dix ans, si j'avais fait un scoop mondial comme celui des armes chimiques où j'étais le seul en photo et en totalement exclusif, j'aurais fait un chiffre de vente, après la parution de l'exclusivité, qui m'aurait permis de prendre des vacances pendant un an. Aujourd'hui, le chiffre est ridicule. Je n'ose m'ême pas en parler

Laurent Van Der Stokt

Quand le web transforme le monde des médias

Internet a révolutionné le monde des médias et de l’information. D’une part, il a permis une diffusion instantanée de l’actualité, supplantant l’impression papier plus lente (mise en page, impression, expédition et vente). D’autre part, le web a laissé penser aux nouvelles générations que l’information était gratuite : « En effet, l’information n’est pas gratuite. C’est d’ailleurs une grosse erreur de beaucoup de journaux et de médias d’avoir, au début, tout proposé sur leur site internet gratuitement. Il faut donc rééduquer les gens à payer pour l’information », explique Olivier Laurent, responsable photo international du Washington Post.

Malgré l’abondance de sites d’actualité gratuit, ouvrant de ce fait la boîte de Pandore des fake news, certains médias comme Le Monde ou le New York Times ont tout de même réussi à saisir leur part du marché numérique grâce au contenu réservé aux abonnés au détriment des recettes publicitaires, plus importantes sur le journal papier. « Le secteur de l’imprimé est en déclin depuis des années en raison de nombreux facteurs. Les changements intervenus dans la culture, le mode de vie, le travail et la démographie ont tous été à l’origine du ralentissement des ventes d’imprimés. Le choix est plus vaste que jamais et la publicité, qui est passée des journaux imprimés aux journaux numériques, en a souffert. De plus en plus de personnes consultent des médias sociaux via un smartphone comme jamais auparavant », informe le Britannique Jon Jones, ancien directeur de la photographie du Sunday Times Magazine.

Toutefois, ce n’est pas la presse qui s’écroule mais bien la presse imprimée, dépassée par internet où l’information est disponible de partout, à n’importe quelle heure et pour tout le monde. Pour le photoreporter Hugh Pinney : « Aujourd’hui, il serait fou de suggérer à quiconque de se lancer dans un projet où vous rassembleriez du contenu écrit, puis d’acheter de l’encre et du papier, d’imprimer ce contenu pour créer un produit qu’il faudra nécessairement distribuer physiquement, avec des camions, des livreurs pour atteindre un client qui a sans doute déjà tout lu sur internet. Avant que le journal arrive dans les mains du lecteur, il se sera écoulé au moins douze heures, douze heures de perdu. [...] Sa seule valeur sera de se consacrer aux analyses pointues, aux opinions, et à une spécialisation avec une perfection que le web, pressé par l’instantanéité, ne permet pas toujours ».

Internet a tué le photojournalisme. Le monde de la communication digitale a tué les magazines qui consommaient des photos en payant le prix. La transmission internet a tué le grand reportage. Avant, on partait quinze jours ou un mois pour un magazine. Aujourd’hui, un magazine n’envoie même plus de photographe. S’il a besoin d’un photographe en Syrie, il contacte un photographe syrien qui fait en quelques secondes la photo et l’envoie en quelques secondes au journal qui l’a commandé

Sebastião Salgado

Véritable cris de désespoir face à la disparition du photojournalisme, l’ouvrage est une réflexion sur la transformation de nos sociétés et sur l’évolution des outils technologiques et promotionnels mis à notre disposition. Est-ce que dans un futur proche les photos de presse et photoreportages seront réalisés entièrement par des machines ou peut-on espérer que l’œil et l’analyse sont indisociable de la dextérité humaine ? Le photojournalisme peut-il sauver la presse ? dresse un constat de la mutation du monde des médias actuel mais propose également des solutions pour demain.

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